n° 1, mai 2005
À force d’expliquer l’inexplicable, on finit par le comprendre
Amadeu Recasens I Brunet
Docteur
en Droit et professeur associé au département de Droit pénal et de
sciences pénales de l’université de Barcelone, commissaire au Centre
d’Estudis de Seguretat, directeur du Centre international de formation
des autorité locales de Barcelone (ONU).
Traduction de Sébastien BAUER
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Abstract :
The transformations of the regalia functions of the State under the effect of globalization imposes a reconsideration of the public security, chiefly the role of the Police and the irruption of a private security. That means proposing tools which help the elaboration, the decision and the fulfilment of security policies. Firstly, pointing out all the inapt practices or « non-political », mere demagogical procedures inappropriate for the construction of the framework of a life in community. Afterwards, proposing a methodology of the security policies that is worth its name, founded on taking into consideration the local and global circumstances and on the inclusion of the notion of risk and its corollary, security.
Les considérations que je mets ici à disposition du lecteur ne sont rien d’autre qu’une esquisse, deux ou trois idées renvoyant à un constat d’absence : en matière de sécurité, on ne trouve pas de matériel adéquat qui permettrait à ceux qui élaborent des politiques de sécurité, à ceux qui les décident et à ceux qui les exécutent, de disposer d’éléments suffisants pour les aider à prendre des initiatives en accord avec leurs responsabilités.
Cette idée présente deux parties. Dans un premier temps, on prétend recueillir quelques exemples de mauvaises pratiques : c’est là un aspect important, dans la mesure où on parle beaucoup ces derniers temps de « bonnes pratiques », et trop peu de « mauvaises pratiques ». Et c’est dommage, car ces dernières sont souvent très utiles, pointant ce qu’il ne faut pas faire, et permettant ainsi de créer ses propres modèles exempts des erreurs signalées. Les « bonnes pratiques » en revanche, encouragent le défaut de copier sans discrimination ce que d’autres annoncent avoir fait, et avoir bien fait, dans une situation et un contexte difficilement reproductible.
Dans un second temps, il s’agira de chercher – sans esprit d’exhaustivité ni de pontification – quelques orientations quant aux contenus que doit posséder toute politique de sécurité qui prétende constituer une pratique se fixant pour but de transformer la réalité.
Les non-politiques
« À force d’expliquer l’inexplicable, on finit par justifier l’injustifiable »[1]. Cette phrase, prononcée par le ministre de l’Intérieur français en octobre 2002, et recueillie de façon critique par Jean-Louis Lauqué (2003), est un exemple de non-politique en matière de sécurité qui mérite analyse. Si on s’attache au début de la phrase, l’expression « expliquer l’inexplicable », on voit qu’il s’agit de nier la rationalité du phénomène crimes et incivilités (car c’est bien de cela que parle le ministre). C’est inexplicable parce que c’est irrationnel, c’est-à-dire que cela ne se plie pas (ex-plicare) au raisonnement. Il faut en déduire que celui qui tente d’expliquer l’irrationnel court forcément lui-même à l’échec ou à l’irrationalité.
Le second membre de l’expression parle de « justifier l’injustifiable ». C’est bien là une conséquence de ce qui précède : si c’est irrationnel, c’est injustifiable, autrement dit cela ne peut pas être rendu conforme à la justice. C’est proprement irrationnel que de vouloir justifier l’injustifiable, c’est proprement un discours devenu irrationnel. Mais en ce cas, la prétendue argumentation est nulle, ne peut prétendre à ce titre, et devient un bavardage dépourvu de sens.
Mais le mot « inexplicable » possède un autre sens : il peut signifier ce qui ne doit pas être dit, ce qui devient « tabou », l’innommable. Bien que ce sens ne soit évidemment pas celui que le ministre entend lui donner, il conviendra de le mentionner.
Replacée dans son contexte concret, la phrase prononcée prétend disqualifier quelque chose, et en même temps elle constitue un exemple clair de non-politique. L’on y parle évidemment de faits, d’une réalité, d’un phénomène qui produit de l’insécurité, qui concerne la peur inspirée ou les dommages infligés aux personnes et aux biens. Si ces faits sont inexplicables, c’est :
- parce qu’ils sont irrationnels, hors de la raison, et comportent par conséquent un élément insensé, un élément de maladie mentale ;
- parce que tout en étant rationnels ils sont immoraux, et par là ils sont le fruit d’un libre arbitre que Kant qualifierait de pervers ;
- parce qu’ils sont innommables, et constituent un « tabou » qui ne doit être ni expliqué ni dit.
En ce sens, le ministre aurait dû préciser s’il entendait que la violence ou son incarnation sous forme de criminalité exprimaient la maladie, l’immoralité ou le « tabou », dans la mesure où le choix de l’une ou l’autre de ces perspectives n’est pas neutre, ni politiquement, ni rhétoriquement. Au minimum, ce choix est déterminant quand il s’agit d’opter pour une politique concrète de sécurité, d’exécuter certaines actions ou initiatives et d’en écarter d’autres. Ne rien préciser, en un tel cas, revient à proférer une phrase, vide à force d’être polysémique, mais chargée de force symbolique ; cela en fait une expression rhétorique « capable d’épater »[2], mais qui résiste à toute analyse un tant soit peu sérieuse, étant donné que pas une des interprétations possibles ne reçoit, aujourd’hui, le moindre aval scientifique. L’interprétation pathologique, avec ses échos lombroisiens ou garofaliens, nous ramène au temps de l’anthropologie criminelle. De fait, Rafaele Garófalo (1981) soutenait la thèse de l’existence de deux sortes de criminels : ceux qui manquaient de sentiment de piété et ceux qui manquaient de probité, choses qui toutes deux définissaient une « anomalie morale » souvent liée à des caractéristiques physiques ou biologiques identifiables. Dans une perspective morale, serait ainsi inexplicable ce qui est moralement blâmable. Pour ce qui est du « tabou », nous serions renvoyés aux interprétations sur le défendu, « l’interdit »[3] dont parle René Girard (1972), à la peur de réveiller la violence fondatrice si l’on en venait à parler du crime. Ne pas en parler permettrait d’alimenter « le subtil mécanisme d’auto-aveuglement que toute société pratique face à sa propre violence » (Resta 1992, p. 10).
En tous cas, le résultat de cette digression est la disparition de tout contenu ou arrière-plan de responsabilité sociale ou politique, à partir d’un archaïsme délibéré qui évite d’avoir à répondre à la question « pourquoi est-ce inexplicable ? pourquoi est-ce injustifiable ? ». En outre, une double négation/répression est introduite : celle de l’auteur et surtout celle de qui prétend l’expliquer.
L’autre conséquence qui peut être tirée de ce qui précède est la négation de la cause. L’un des arguments classiques de la droite néolibérale de ces derniers temps consiste justement à nier la cause des faits que l’on veut condamner. Nier une cause revient au fond à nier la rationalité, et nous retrouvons là l’argument originaire de la négation de rationalité, d’exaltation de l’inexplicable[4]. Sans élément causal, la criminalité se trouve réduite à la pure et simple factualité, par ailleurs impossible à nier, du dommage provoqué. Elle devient simplement (et moralement) un mal, un dommage, qui s’oppose au bien.
En réalité, et bien que sans aucun doute ce ne soit pas là l’intention du ministre français, il est plus probable que ses paroles traduisent un tabou : celui de parler de ce qui est « imparlable », de ce qui, si l’on en parlait, devrait alors être expliqué. En fait, ses paroles sont susceptibles d’une autre interprétation : si nous ne cherchons pas à expliquer ce qu’il vaut mieux ne pas expliquer, nous n’aurons pas besoin de justifier ce que nous ne pouvons justifier (nous trouvons de fait un exemple de cette philosophie dans l’attitude du gouvernement du parti populaire au cours des heures qui suivirent les attentats du 11 mars 2004 à Madrid).
Cette nouvelle formulation (qui n’est plus attribuable au ministre, mais à l’auteur de ces lignes) nous conduirait toutefois à devoir nous poser de nouvelles questions. Ainsi :
- pourquoi ne pouvons-nous pas expliquer un fait ou un phénomène social qui n’est au fond que le produit d’une circonstance sociale spécifique et déterminée ?
- pourquoi ne pouvons-nous pas justifier un fait ou un phénomène en se fondant sur les données disponibles et sur son environnement ? (ce qui ne signifie ni lui donner son accord, ni le légitimer) ;
- quel est le rôle des instances publiques en ce domaine ?
- à qui profite le fait de cacher certaines choses ?
Ce qui paraît évident, quel que soit le point de vue que l’on adopte, c’est l’impossibilité de formuler des politiques de sécurité à partir du refus d’expliquer ou de s’expliquer. Il n’est pas possible de construire une transformation de la réalité à partir de sa négation. Ce que cette négation permet en revanche, c’est d’aveugler avec des propositions à court et moyen terme, propositions qui s’épuisent dans leur propre message, mais qui sont susceptibles d’apporter des dividendes politiques ; et ce, même si à long terme leur impossibilité est démontrée, et si elles produisent des frustrations tant chez les citoyens comme chez ceux qui sont en charge de leur hypothétique exécution (policiers par exemple). À cet égard, le cas qui consiste à proposer un inflationnisme policier et pénal comme unique remède à des problèmes tels que l’insécurité, le terrorisme ou l’immigration illégale, est paradigmatique.
Les politiques de sécurité
D’emblée, il est impossible de parler abstraitement de politiques de sécurité. Elles font partie intégrante des politiques générales, qu’adoptent les pouvoirs publics ayant la capacité de le faire, en accord avec les circonstances de chaque lieu et de chaque moment. Pour en tracer le cadre, les paramètres requis sont au minimum l’espace, le temps et les conditions de développement du modèle social en vigueur. Dans notre cas, en tant que membres de l’espace social européen, nous devons définir un dénominateur commun fondé sur cet environnement, sur le temps présent et sur les États que régissent des modèles juridiques, démocratiques et sociaux. Voilà qui réduit le champ d’analyse à tel environnement culturel, économique et politique doté de caractéristiques similaires. Mais d’un autre côté nous ne pouvons pas ignorer l’existence du phénomène de la globalisation, fruit du besoin qu’ont les moyens de production tant d’ouvrir de nouveaux marchés que de réduire les coûts. Cette mondialisation de l’activité économique se développe sur la base de politiques néolibérales (Navarro 2003, p. 149), dont les conséquences sont fort éloignées des désirs de ceux qui souhaitent orienter la mondialisation vers un projet humaniste et alternatif (Amín 1999, p. 19).
Le concept même de globalisation est sujet à d’importants paradoxes, qui sont le produit de la difficulté de globaliser ce qui est hétérogène. Cette uniformisation n’est possible qu’à partir du moment où s’établissent des relations de domination constituées par les normes que dictent les États, les entreprises ou les lobbies dotés d’importants moyens de pression. Par là, la globalisation est en réalité une relation de domination entre globalisateurs et globalisés.
Le phénomène de la globalisation suppose de redéfinir les espaces en fonction de la transformation économique. De même que l’État-nation s’imposa jadis aux limites restreintes des territoires féodaux, incapables d’absorber les besoins d’un marché capitaliste et de leur faire une place, aujourd’hui l’État-nation se trouve à son tour trop petit pour faire face aux exigences de la globalisation. Au cours de cette redéfinition, les espaces tendent à se transformer en subnationaux et supranationaux, ce qui affecte des concepts aussi fondamentaux et inhérents à l’État-nation que celui de souveraineté (Habermas 2000).
Le phénomène local constitue l’autre face de la médaille de la globalisation et de la crise de l’État-nation. La même tension qui provoque une supra étatisation alimente à son tour chez les citoyens un besoin urgent de proximité des institutions : peut-être y voient-ils le seul moyen de sauvegarder ce qui reste d’un modèle d’État-providence, que seuls garantissent désormais les pouvoirs publics infra-étatiques qui en ont recueilli les lambeaux (régions, autonomías, länder, circonscriptions, municipalités). D’où l’utilisation, par certains auteurs, du terme « glocal » qui signale cette double caractéristique des nouveaux espaces en construction (Robertson 1995 ; Beck 1988 p. 77 et suiv. ; Borja y Castells 1998, p. 18 ; Dahrendorf 2002, p. 31 et suiv.).
La globalisation, en tant qu’elle produit de nouveaux espaces dominés par des logiques non étatiques dont le fondement économique est lié à des concepts d’orientation capitaliste néolibérale, suppose une crise de l’État-nation, et spécialement de son modèle d’assistance mis en place durant les dernières décennies dans plusieurs pays européens. Cette transformation entraîne l’État vers des modèles davantage privatisés, centrés sur les acteurs, et décentralisés, en conséquence de la limitation drastique des ressources et de la tension « glocale ».
Cela posé, et si tel est le contexte, quelles sont les conséquences de cette transformation dans un domaine aussi lié à l’État comme l’est la sécurité, « fonction régalienne »[5] classique et domaine réservé ? La faillite de l’illusion de l’État-tuteur et/ou État-providence met en évidence les changements produits à la suite de l’évolution de l’État comme espace politique et comme espace de marché, depuis le modèle providentialiste jusqu’à un modèle minimaliste. L’une des conséquences de ce processus est l’incapacité actuelle de l’État à subvenir, par le biais des pouvoirs publics, aux besoins intégraux de sécurité (Robert 1999, p. 110-111). L’impact de la crise de ce modèle fait qu’une partie de la sécurité, celle que l’État devrait garantir, se voit condamnée à disparaître, à moins qu’elle ne soit prise en charge ou bien par les instances supra étatiques, ou bien par les infra-étatiques – instances qui, il faut le rappeler, ne laissent pas d’être d’État, même si elles adoptent des formes qui ne sont pas celles de l’État-nation centralisé. Le reste sera absorbé par le secteur privé[6] ou se perdra, augmentant de la sorte la conflictualité sociale et diminuant les seuils de tolérance et de confiance de la société affectée.
Les conséquences supra étatiques se traduisent par l’apparition d’espaces macrosécuritaires comme l’espace policier européen, qui transforme les sécurités nationales en une question multilatérale, en même temps qu’il suscite un grand nombre d’interrogations sur ses mécanismes opérationnels et de contrôle. Au niveau global apparaissent des politiques clairement répressives liées à de grands thèmes sécuritaires (terrorisme, drogues, libre circulation et immigration, crime organisé, violences, etc.) et qui suscitent un profond débat sur les risques dérivés de la constitution d’une Europe forteresse au lieu d’une Europe des citoyens[7].
Simultanément, la réclamation d’une plus grande attention aux besoins d’une sécurité en lien avec les citoyens et leurs demandes fondamentales a développé un intérêt croissant pour les aspects microsécuritaires, dans un espace local qui s’attribue le domaine de l’assistance, de la résolution de problèmes, de la médiation, etc., mais qui en même temps devient aussi l’espace des insécurités liées à la petite délinquance, des risques et des peurs des citoyens. Les réponses à cette dualité prennent forme à travers des manières « douces » de poser le problème, comme la police communautaire ou de proximité, et/ou des manières « dures » et traumatisantes de tolérance zéro. Tandis que les premiers prétendent accroître la sécurité à partir du rapprochement de la police et des citoyens, l’utilisation de techniques de patrouilles urbaines, le dialogue permanent avec les citoyens et le pari sur la prévention et l’action positive, les seconds s’appuient sur une pression de fer appliquée à certains espaces citoyens, la dureté des sanctions, une certaine permissivité pour la rudesse policière et un privilège donné à l’efficacité fondé sur des principes de répression/réactivité[8]. Mais en dépit des différences, techniques, relationnelles ou même idéologiques qui séparent ces modèles, tous deux ont en commun la volonté de résoudre les problèmes des citoyens en matière de sécurité des espaces et des collectivités locales (et donc infra-étatiques), à partir d’une intervention policière capillaire.
Un domaine « glocal », est en train de se définir de la sorte, également sur le terrain de la sécurité, qui met en évidence l’indissociable complémentarité du global et du local. Dès que l’on creuse un phénomène de portée locale, comme un problème de trafic de drogues, de prostitution, ou de cambriolages, apparaît à l’arrière-plan, avec une fréquence surprenante, une dimension globale liée à des groupes organisés et transnationaux, de narcotrafic ou de traite d’êtres humains, ou à des réseaux criminels d’autre nature. Les problèmes sautent ainsi souvent du local au global, et vice-versa, laissant à chaque fois l’État dans un rôle secondaire de simple intermédiation et de gestion. Cela oblige à une révision des limites et du champ d’intervention de l’État, avec les difficultés d’ajustement, de légitimation, de contrôle, d’efficacité opérationnelle, etc., que cela comporte.
Il est possible de percevoir, de manière synthétique, une tendance de la sphère globale vers le développement de pratiques toujours plus répressives. En revanche, l’espace local veut trouver des réponses davantage tournées vers l’assistance, bien qu’il ne parvienne pas à se montrer exempt de postulats répressifs basés sur l’exploitation (pas toujours honnête) des insécurités, de la petite délinquance et des peurs des citoyens, de la part de ceux qui en ce domaine se constituent en leaders d’opinion, de politiques ou de pratiques.
Par ailleurs, à l’échelon européen, et spécialement après la Seconde Guerre mondiale, la croissance de la production sociale de richesse comme sa privatisation et l’accès massif à celle-ci de la part des citoyens, comportent nécessairement une augmentation des risques et le besoin d’une protection (Robert 1999). En termes modernes, le risque et son assurance sont liés à la magnitude du danger, de sorte qu’une situation est d’autant plus dangereuse que l’on ne peut pas l’assurer, ou, ce qui revient au même, que l’on ne peut pas la prévoir, ni donc la prévenir. Ce qui ne peut être prévu ne peut être calculé en termes de risques économiques, et ne sera pas alors couvert par les compagnies d’assurance (Beck 1993, p. 26-27), et deviendra par là d’autant plus dangereux, et ainsi de suite.
Anthony Giddens, partant de l’idée selon laquelle il existe un danger dans toutes les circonstances de risque, considère que la sécurité consiste à contrebalancer le danger par le moyen de mécanismes de fiabilité et de risque acceptable, c’est-à-dire connu et donc calculable. Ainsi, le risque se trouve limité par la fiabilité, qui croît à mesure que l’environnement est connu (Giddens 1999, p. 41-44). D’un autre côté, cette fiabilité n’est pas abstraite : elle se concrétise en quelques « points d’accès à la fiabilité », véritables liens qui permettent la connexion de personnes avec les systèmes experts chargés d’inspirer de la fiabilité. Dans le cas qui est le nôtre, le policier constituerait un bel exemple de point d’accès à la fiabilité, intermédiaire entre les citoyens et le système expert policier. Bien entendu, un contact négatif ou frustrant avec le système expert policier diminue la crédibilité de ce dernier aux yeux de ses utilisateurs, et augmente la perception du risque, qui dans notre cas se traduirait en insécurité (O’Malley 1998 ; Ericson et Haggerty 1997 ; Recasens 2003).
En résumé, pour pouvoir parler de politiques publiques de sécurité il faut prendre en compte le fait que notre contexte est déterminé par un environnement « glocal » qui modifie le concept classique de sécurité, et par une nouvelle vision du risque et de son assurance[9]. Cette vision passe en même temps par une privatisation et par une redéfinition des instruments classiques, comme la police, qui s’oriente vers la constitution de points d’accès de fiabilité basés sur la proximité et sur un modèle plus élargi et plus polyvalent de prestation de services que celui qui existait dans l’État-nation classique. En ce sens, nous pouvons affirmer que le développement et la consolidation du concept de sécurité se produit au détriment du concept prémoderne d’ordre, dans la mesure où si le premier est lié à la notion moderne de risque, le second est indissolublement associé à la notion prémoderne d’obéissance à l’État-nation (Recasens 2000, p. 13-17).
L’évolution de la sécurité au cours des cinquante dernières années a conduit celle-ci à une capillarisation progressive et à une augmentation de sa capacité à pénétrer et à fournir tous les domaines de la vie publique et privée. C’est pour cette raison qu’il devient toujours plus important de la définir et de l’interpréter comme une part fondamentale des politiques publiques.
Dans le cadre européen dont nous parlons, la sécurité publique apparaît sous la forme d’un concept intégral à plusieurs dimensions, parmi lesquelles la sécurité des citoyens, la protection civile, la sécurité routière, la couverture de l’assistance en cas de catastrophe, des aspects sanitaires, épidémiologiques ou autres, qui sont directement liés à la garantie de droits et de libertés, et aux conditions d’existence de l’État de droit démocratique. L’on considère nécessaire le maintien de ces conditions, et l’on attribue aux instances publiques la compétence pour les mettre en place, les préserver et les restaurer. Il faut alors distinguer le concept de sécurité publique de celui de sécurité des citoyens, ce dernier étant entendu comme une partie concrète du premier, et défini comme la garantie (prévention, protection ou, le cas échéant, réparation) de l’intégrité et de la jouissance et possession légitimes par les citoyens de leurs biens, en tant que réalisation effective de l’exercice de leurs droits et libertés.
Si la garantie de la liberté des citoyens est du ressort des instances publiques dans la mesure où elle est un élément d’un État qui s’appuie sur le lien social, il faudra pour le rendre effectif que ces instances projettent et appliquent les politiques de sécurité qu’elles considèrent à chaque moment les plus opportunes et les plus adéquates, et qu’elles les exécutent avec les moyens dont elles disposent. Ces politiques doivent être comprises et traitées comme des politiques publiques sectorielles, en liaison avec d’autres comme celles du bien-être social, de santé, d’urbanisme ou d’éducation, pour citer quelques exemples significatifs.
Dans le cadre des politiques de sécurité l’on rencontre au moins trois modèles : 1) les politiques de sécurité participatives ou démocratiques, dans lesquelles sont respectées certaines règles du jeu, tant pour leur conception que pour leur application ; 2) les politiques de sécurité autoritaires, dans lesquelles une vision déterminée de la réalité est imposée, ainsi que sa transformation coercitive et imposée aux citoyens ; 3) les fausses politiques de sécurité, qui ne sont rien d’autre que de simples réactions primaires, ponctuelles et immédiates, à des problèmes concrets. Ces dernières n’ont pour finalité que de créer une apparence de sécurité et ne peuvent être analysées comme de véritables politiques.
Les véritables politiques de sécurité requièrent le respect de certaines normes et le suivi de procédures déterminées. Pour qu’il soit possible de parler de politiques de sécurité, il faut que celles-ci soient assises sur une solide structure de recherche et sur une connaissance correcte des préconditions d’implémentation. Il faut aussi qu’existe une volonté réelle de les mettre en pratique. Il faut enfin que soient remplies des conditions minimales déterminées, dont on peut résumer les fondements à travers les points suivants :
- une vision et une interprétation adéquate de la réalité doivent être produites, qui permettent d’identifier l’existence de problèmes sur lesquels l’on désire obtenir une connaissance, et sur lesquels l’on souhaite opérer, transformant ainsi le réel ;
- après avoir analysé et compris les problèmes reconnus et sélectionnés, ils doivent être analysés, en les soumettant à une procédure d’étude dotée de règles précises de caractère scientifique ;
- une fois les problèmes analysés et compris, il faut réintroduire les paramètres étudiés dans leur environnement complexe, afin de voir s’il est possible de trouver une solution applicable dans le cadre concret ;
- à partir des résultats de l’analyse et de la prospective, il est nécessaire de formuler des alternatives d’action et des recommandations ;
- sur ces recommandations, des décisions politiques doivent être prises et mises en pratique ;
- enfin, une vérification et une évaluation générale s’imposent, afin de constater si les résultats auxquels on prétendait ont été obtenus.
Les fausses politiques, en échange, constituent des procédures de décision sans fondement, ou de simples adéquations de l’offre politique à la demande de certains secteurs de la société ou de certains citoyens. Il s’agit de donner à ces collectifs ce qu’ils croient désirer et de leur dire ce qu’ils veulent entendre. Ce mécanisme ne requiert aucune méthodologie ni aucun processus de formation de critères de décision. En général, les fausses politiques se forment à partir de rhétoriques populistes dont l’objectif n’est pas de transformer le réel, mais plutôt de canaliser certains sentiments, certaines peurs ou réactions, au profit de personnes ou de collectifs déterminés. Il suffit de « poursuivre les acteurs à propos de leurs propres dérives au lieu de les gouverner avec célérité » (Belluati 2004, p. 138), en s’appuyant souvent sur une sorte d’« esprit du peuple » ou de « bon sens populaire » dont les démagogues aiment se faire les interprètes, ou bien sur un discours de la peur, de l’épouvantail destiné à produire de l’obéissance ou, dans d’autres cas, à établir un rideau de fumée devant les erreurs et les faux pas des pouvoirs publics dans d’autres domaines de leur gestion[10].
Pour ce qui est de la question de la différence entre les politiques de sécurité autoritaires et les démocratiques, une réponse possible consiste à affirmer que les politiques de sécurité démocratiques sont orientées vers l’obtention de la confiance des citoyens (et elles ne peuvent fonctionner que si elles y parviennent effectivement), tandis que les politiques de sécurité autoritaires entendent obtenir l’adhésion (volens nolens) des citoyens.
Naturellement, les mécanismes d’une ou l’autre politique seront différents, et de même leurs résultats. Il faut ici signaler qu’il est parfaitement possible de mettre en place des politiques de sécurité autoritaires en milieu démocratiques, mais au prix de convertir ces démocraties en démocraties formelles (par exemple à travers le mépris des Parlements, l’octroi d’impunité aux policiers, la diminution du pouvoir judiciaire, etc.). Dans les politiques de sécurité démocratiques, en milieu démocratique réel, c’est la confiance qui est en jeu et les premiers ponts à s’effondrer sont les points d’accès de fiabilité.
Conclusion
Les situations et le vécu actuels sont le fruit des transformations en cours, et aussi du capital positif ou négatif du passé, tant du plus immédiat comme de l’antérieur. Il est vrai que le passage du temps en lui-même, et les événements transforment les réalités. La faillite de l’État-nation dans sa formule classique oblige à repenser la sécurité et le rôle central de la police en matière de sécurité (Recasens 2003), en un mot, les politiques de sécurité.
Si dans une société structurée et bien gouvernée les politiques publiques doivent occuper une place déterminante, aujourd’hui, en raison de problèmes bien définis qui se posent aux sociétés organisées politiquement en états sociaux et démocratiques de droit, les politiques de sécurité réclament une attention spéciale et la recherche de nouveaux éléments d’interprétation.
La lecture du réel à travers le prisme de la globalisation et le risque mettent en évidence des paradoxes, des tensions et des contradictions qui, en l’absence de ce prisme, passeraient inaperçues. Cela permet d’avancer de possibles raisons de ces changements, et par là sont une aide pour la recherche de stratégies et de politiques de la part des différentes administrations et dans différents domaines de compétence en matière de sécurité. Il faut encore analyser l’irruption de nouvelles formes de privatisation de la sécurité, et évaluer les changements opérés au sein des différentes institutions impliquées dans le système de la justice criminelle (police, justice, prison et autres opérateurs sociaux) face à la crise de leurs espaces « naturels » de contrôle, qui s’appuient sur le concept d’État. Il est aussi nécessaire d’analyser l’apparition de nouvelles professions sur la base d’une prestation d’un service intégral de sécurité en de micro-espaces au sein desquels se font concurrence des polices devenues « locales » ou « de proximité », d’autres opérateurs sociaux, et même des organisations non gouvernementales ou des entreprises privées.
Nous nous trouvons face au besoin d’une grande remise en chantier de la sécurité et de ses modèles, et durant cette phase de réajustement surgissent des contradictions et des conflits, comme par exemple : comment peut-on faire tenir un discours préventif/proactif dans le cadre de politiques criminelles plus répressives/réactives ? Comment peut-on définir, appliquer et évaluer d’authentiques politiques de sécurité dans des environnements concrets mais reliés entre eux ? Quel sera le rôle de l’État moderne dans nos sociétés futures ? Qu’est-il en train de se passer à l’intérieur des corporations policières, judiciaires, etc., à l’heure de leur adaptation à la réalité « glocale » ? Comment pouvons-nous obtenir une image fidèle de ce qui se passe dans notre réalité à propos de la sécurité ? Ces questions, et bien d’autres, attendent des réponses argumentées, mais la majorité d’entre elles semblent pour le moment en suspens.
Les réponses doivent être claires et précises, mais malheureusement le manque de temps, la mauvaise foi et/ou la méconnaissance tendent à favoriser le développement de solutions de contrôle à courte vue, centrées sur l’efficacité immédiate, reléguant à un second plan la construction (bien plus lente et bien plus difficile) de cadres de vie en commun s’appuyant sur le dialogue et la solution structurelle des conflits sociaux (par exemple en matière d’immigration ou de développement des quartiers dégradés).
Une situation et un sentiment de sécurité ne surgissent pas spontanément. L’une et l’autre peuvent uniquement répondre à la conception et à l’exécution de politiques de sécurité prévues à cet effet, et en constante évaluation et révision de façon à les adapter aux changements et aux nécessités sociales. Cela n’est ni inoffensif d’un point de vue théorique, ni gratuit d’un point de vue économique, ni politiquement neutre. Pour ne pas aggraver les choses, il est nécessaire d’établir de nouvelles politiques de sécurité et de renforcer et d’améliorer celles qui existent déjà, tout en les intégrant avec d’autres politiques publiques (comme celles afférant au bien-être social, à la santé, à l’urbanisme, à l’éducation, etc.), et en évitant en même temps de tomber dans de fausses politiques. Ce n’est que de cette manière, à force d’expliquer l’inexplicable, que l’on finira par le comprendre.
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Perl R. F., 2001, « Terrorism, the Future, and US Foreign Policy », service de recherches du Congrès, dossier préparatoire pour le Congrès, [http://www.fas.org/irp/crs/IB95112.pdf] visité le 30 juillet 2003
Recasens A., 2000, « “Elementos emergentes de inseguridad ciudadana”. Las nuevas políticas de seguridad », Revista Catalana de Seguretat Pública, 6-7, p. 11-32.
Recasens A., 2003, « La seguridad, el sistema de justicia criminal y la policía », in R. Bergalli (dir.), Sistema Penal y Problemas Sociales, Valence, Tirant lo Blanch.
Resta E., 1992, La certeza e la speranza. Saggio su diritto e violenza, Bari, Laterza.
Robert P., 1999, Le citoyen, le crime et l’État, Genève, Droz.
Robertson R, 1995, Global Modernities, Londres, Sage Publications.
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Selmini R. (éd.), 2004, La sicurezza urbana, Bologne, Il Mulino.
Shapland J., Van Outrive L., 1999, Police et sécurité : contrôle social et interaction public/privé, Paris, L´Harmattan.
Wilson J. Q, Kelling G. L., 1982, « Broken Windows », The Atlantic Monthly, 249 (3), p. 29-38.
[1] En français dans le texte.
[2] En français dans le texte.
[3] En français dans le texte.
[4] Ceci se constate, tout spécialement au sujet du terrorisme, dans les déclarations de l’administration Bush – voir pour l’ensemble Perl (2001), qui écrit : « Une nouvelle manière d’envisager le problème devrait se centrer davantage sur la définition des actes terroristes, et moins mettre l’accent sur les motivations que l’on peut découvrir derrière les actes » – obligeamment reprises par l’ex-président du gouvernement espagnol, Monsieur Aznar : « Plus que les causes, ce qui doit nous intéresser dans le terrorisme sont ses effets […] il est nécessaire de démythifier l’idée même de cause […] ne parlons plus de causes, mais plutôt du bouillon de culture dans lequel le terrorisme croît et aspire à se légitimer » (El País, 23 septembre 2003). L’Union européenne s’est démarquée de cette sorte de prise de position, et lors du sommet des chefs de gouvernements des 25 et 26 mars 2004 à Bruxelles, on signale que les présents « ne tombèrent pas seulement d’accord autour de la répression, mais aussi sur les origines lointaines du terrorisme, comme la marginalisation et la pauvreté. Une particularité européenne qui contraste avec la ligne dure des États-Unis dans cette bataille mondiale » (La Vanguardia, 26 mars 2004).
[5] En français dans le texte.
[6] Nous n’entrerons pas, à l’occasion de ce travail, dans l’analyse du thème si important de la privatisation de la sécurité et de ses conséquences. Voir à ce sujet Ocqueteau (1992) ; Shapland, Van Outrive (1999) ; IHESI (1990).
[7] Contre les positions privilégiant l’efficacité et disposées à accepter des limitations du droit et des garanties en échange d’un contrôle plus important du territoire et de la population, des voix se sont élevées, aussi autorisées que celle du Parlement européen et, spécialement, de sa commission des Libertés publiques et Affaires intérieures : elle a revendiqué, à plusieurs reprises, les droits des citoyens face aux risques qu’entraîne le durcissement répressif (voir entre autres les rapports du Parlement de 1992, 1993 et 2001).
[8] Pour une première approche de cette option, on peut consulter Crawford (1997) ; Wilson, Kelling (1982) ; Roché (2002) et Selmini (2004).
[9] Bien entendu, la notion de risque apporte des éléments d’analyse de la notion de sécurité, et à ce titre elle doit être prise en compte. Un usage tempéré de cette notion, qui la limite à un phénomène en augmentation dans nos sociétés « tardo-modernes », est indispensable pour comprendre la notion de sécurité. Mais à condition que cette notion de risque soit comprise comme un instrument de travail parmi d’autres au service de la recherche sur les phénomènes de la sécurité, leur évolution et leurs transformations, et non pas comme l’élément-clé qui permettrait de caractériser la société dans son ensemble, au point de la définir comme une « société du risque ». Mettre l’accent outre mesure sur cet aspect pourrait masquer et empêcher d’autres définitions, en même temps que cela dissimulerait une autre nature de notre société. Notre société repose sur l’usage (et souvent sur l’abus) de formules économiques d’exploitation et de pratiques politiques qui, en dépit de leur aspect démocratique formel, ne parviennent pas à occulter leur profonde inspiration totalitaire, et le contrôle qu’en possèdent les intérêts de certains secteurs économiques. En outre, exagérer l’idée de risque ou de danger génère une inquiétude collective injustifiée et sans fondement en matière de sécurité : son utilité ne semble pas être autre que de donner lieu à une peur sociale, et à une demande de présence accrue des instances de contrôle, ainsi qu’à un conformisme social face aux privations de droits et de libertés.
[10] Il n’est que de rappeler les vastes réformes en matière de justice et de sécurité qui ont été produites dans les semaines immédiatement postérieures à la catastrophe écologique du pétrolier Prestige, en face des côtes galiciennes. En quelques jours le gouvernement a proposé un « paquet » de mesures réformant le Code pénal et la loi de procédure criminelle, dans le sens d’un durcissement des peines pour la petite délinquance, les bandes organisées, la récidive et la violence conjugale entre autres (La Vanguardia, 11 janvier 2003 ; El País, 9 janvier 2003). Par ce biais le Gouvernement prétendait donner une image positive de lutte contre l’insécurité civile, que l’opposition n’a pas douté à affubler du nom de « marée noire législative » [littéralement « bitume législatif », N.D.T.] visant à masquer la crise du Prestige et la préoccupation civile devant l’augmentation des délits (La Vanguardia, 11 janvier 2003).
Pour citer cet article : Amadeu Recasens I Brunet, « À force d’expliquer l’inexplicable, on finit par le comprendre », Erytheis, 1, mai 2005, http://idt.uab.es/erytheis/recasens.brunet_fr.htm




